Partager l'article ! Libération (haïti): Grandeur, dangers et conditions de l’ingérence Par BERNARD GUETTA Bernard Guetta est membre du conseil de ...
Comme on le comprend, ce cri du cœur. Comme on le comprend, cet universitaire haïtien qui s’écriait, lundi, dans les colonnes de Libé : «Qu’on nous mette sous tutelle, n’importe qui, mais vite.» On le comprend car, lorsqu’on n’a plus rien, que tout est à reconstruire dans son pays et qu’il n’y a plus d’Etat pour le faire, plus même ce semblant d’Etat qu’a balayé le séisme, mieux vaut encore une tutelle étrangère que le vide, de riches suzerains qu’une totale anarchie, porteuse de plus de misère et de drames encore.
Venu de la première République noire que le monde ait connu, de cette nation si fière d’être devenue, en 1804, le premier Etat indépendant des Amériques après les Etats-Unis, ce cri était terrible à entendre, mais comment nier la réalité ? Complet abandon de souveraineté, dès vendredi, au soulagement général, parce que c’était l’urgence, le président haïtien a cédé les commandes de l’aéroport de Port-au-Prince aux Américains. L’argent des secours vient de l’Union européenne et des Etats-Unis. Leur coordination se cherche quelque part entre Washington, Bruxelles et l’ONU. Il faut des soldats américains et des gendarmes européens pour assurer la sécurité des survivants et de leurs sauveteurs.
Haïti est, déjà, sous tutelle car dégager les routes et maintenir l’ordre, c’est prendre la police en mains et la suite est écrite. Sauf si ce pays était abandonné à son sort après l’émotion des premières semaines, sauf une telle honte, la tutelle étrangère s’accentuera, inévitablement, car envisager la reconstruction, l’entreprendre, c’est redessiner villes et villages, lancer des appel d’offres, refonder l’économie - gouverner, en un mot. L’ingérence humanitaire deviendra économique et politique car, même dans l’Europe d’après-guerre, l’aide déversée par le plan Marshall avait mis sous dépendance américaine des Etats anciens, solides, avec des syndicats puissants, des partis constitués, une presse pluraliste et une démocratie rodée de longue date.
Haïti est loin de cela. Dans un aussi petit pays, aussi faible et démuni, la logique de la solidarité internationale sera de substituer des autorités étrangères à l’autorité nationale. Tout y poussera parce que les grandes puissances voudront veiller à l’usage de leurs fonds et que, dès lors que ce ne sont plus seulement des ONG qui interviennent mais des Etats, ils ont une obligation de résultat, sur la durée, et doivent pouvoir décider puisqu’ils seront, au bout du compte, responsables de leur action.
On y va parce que la France ne veut pas abandonner un pays francophone à l’influence américaine et que, si l’Union européenne sait faire une chose sur la scène internationale, c’est dispenser de l’aide.
C’est parti, parce que Barack Obama veut continuer, là, à redresser l’image des Etats-Unis, à en faire une puissance bénéfique et non plus belliqueuse et que l’Amérique n’aime pas voir d’autres pays affirmer une présence à ses frontières. Cette compétition entre grandes puissances, entre la vraie grande et l’autre, devrait garantir aux Haïtiens qu’ils ne seront pas abandonnés. C’est tant mieux, mais les problèmes ne font que commencer.
Imagine-t-on Haïti se replacer, durablement et sans heurts, sous l’autorité de ces puissances qui lui avaient fait tant de mal dans l’histoire, de l’Europe d’où étaient venus les colonisateurs espagnols et français, des Etats-Unis qui l’avaient occupée de 1915 à 1934 avant d’y soutenir tant de dictatures ubuesques ? Poser la question, c’est y répondre et, sans même parler des difficultés qu’elles auront à faire taire leurs rivalités, comment l’Europe ou l’Amérique pourraient-elles exporter et enraciner la paix civile, le bien-être et la stabilité dans un pays auquel l’esclavage a légué tant d’antagonismes sociaux, de misère et d’instabilité politique ?
Nécessaire, incontournable, la mise d’Haïti sous tutelle n’est évidemment pas souhaitée que par cet universitaire cité dans le reportage de Christophe Ayad. Même s’ils ne l’expriment pas aussi crûment, beaucoup d’Haïtiens, la plupart sans doute, l’appellent de leurs vœux, comme un moindre mal, mais elle ne peut pas procéder du seul état de fait.
Pour qu’elle puisse contribuer à faire repartir ce pays, elle doit être dite, officielle, demandée par Haïti et organisée par les Nations Unies qui en fixeraient les conditions, les objectifs et la durée, transition vers un retour à la normale sous dix ou quinze ans. Elle doit être approuvée par l’Assemblée générale et supervisée par le Conseil de sécurité. C’est une condition sine qua non, d’autant plus indispensable que, catastrophe naturelle ou pas, d’autres pays auraient besoin que soient réinventés, mais sur une base volontaire, les «mandats» d’antan.